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Dernier Espoir

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Décembre 2022

 

        Alors que plus rien ne fait sens dans mon esprit fracturé. Tout devient si clair. Plus aucune autre solution ne s’offre à moi. Je ne suis plus en sécurité nulle part et l’angoisse se niche dans mes entrailles comme la nuit tombe peu à peu et vient me recouvrir de son voile sombre. Le silence s’installe sans pitié. Il n’y a plus que moi maintenant. Moi, et le néant. Ce trou qui ne cesse de se creuser dans mes tripes, dans ma tête. J’ai peur de m’endormir, car je ne supportai sans doute pas la douleur du réveil, les battements de mon cœur, et chacune de mes inspirations.

        Mon esprit se laisse tout de même emporter vers quelque chose de nouveau.

        C’est à ce moment que je me retrouve dans une forêt dense que le jour caresse de sa douce chaleur enveloppante. Mes douleurs me tiraillent et me réveillent. Les feuilles craquent sous mes pas pendant que je m’avance lentement, éblouie par ce qui s’ouvre sous mes yeux épuisés, habitués à tellement de laideur. Au milieu de tous ces arbres magnifiques qui sentent la liberté à plein nez se trouve leur Roi. Plus gros et plus grand que tous les autres. Chêne fier, et bien ancré dans la terre meuble, légèrement humide par la rosée du matin et au tronc noueux. Son feuillage fourni et ses couleurs chatoyantes me tendent la main, et je peux sentir son énergie comme je me rapproche encore. Je pose la main sur son large tronc. Je sens ses veines, son pouls est là ! Lent mais sûr. Il est enraciné depuis probablement des siècles. Bien avant ma naissance et celles de tous mes ancêtres. Les bruits de la forêt se manifestent plus perceptiblement, plus précisément. Quelques oiseaux chantent avec respect les louanges des rayons dorés qui traversent les feuillages. Quelques écureuils m’observent discrètement, moi, étrangère. Pas tant que ça. Car cette énergie qui se dégage de ce moment est identique à la mienne. Un bruit me sort de cette torpeur appréciable et retient mon attention. Un cerf aux couleurs brunes et automnales vient de fouler de ses sabots aux pas feutrés le tapis de feuilles mortes qui recouvre le sol. Ses naseaux soufflent l’air chaud et humide qui sort de ses poumons dans un râle rauque et puissant. Il me fixe avec insistance de ses deux yeux noirs. Il semble compatir et en même temps, il dégage tant de sérénité que presque tous mes doutes s’évaporent.

— Tu reviens enfin !

        Cette voix m’est familière. Le cerf a disparu comme je tourne la tête vers l’origine de la voix. Une silhouette est apparue, assise dans le creux de l’arbre. Elle sourit.

— Est-ce que tu sens cette liberté ? dit-elle avec des flammes dans ses grands yeux noirs.

        Ses longs cheveux bruns et ondulés encadrent son visage aux traits fins et sereins.

C’est moi !

— Oui. C’est moi avant toi ! affirme-t-elle.

         Comme je marche lentement dans sa direction, elle plisse ses quelques rides d’expression.

— Que s’est-il passé ? s’enquit-elle, à présent devant moi, en touchant mon visage de ses mains si délicates. Je sens l’inquiétude dans sa voix pourtant posée.

        Mon visage est tuméfié, et mon corps si solide soit il est couvert de bleus, mes lèvres saignent à force de me contraindre au silence. Mes os, mes organes, et mes muscles me lâchent. Marcher est devenu difficile. Respirer est un supplice. Et mon cœur fatigue intensément. Tout ce temps passé à me cogner contre les parois trop rudes de cette réalité d’enfer a eu raison de tout mon être. Il n’y a plus de pilote, le vaisseau s’est crashé.

        Je m’effondre à ses pieds tandis que mes yeux implorent sa pitié de me donner enfin ce repos auquel j’aspire tant. Elle ne paraît pas si surprise.

        À l’instant même où mes genoux touchent terre, celle-ci se met à trembler. Mon autre est déstabilisée et manque de perdre son équilibre si robuste. Elle me regarde. Tout autour de nous laisse place, par fragments, à un nouveau décor dans un grondement de casse. Le Chaos veut s’installer ici et maintenant, car j’ai emporté avec moi le néant qui m’entrave depuis des lustres.

— S’il te plaît ne fais pas ça, me demande-t-elle avec autant de douceur qu’elle le peut.

        Comme elle prononce ces mots, les larmes coulent à flots sur mes joues et des fers apparaissent à mes pieds tandis que mes mains sont enchaînées soudainement. Le Chaos a pris toute sa place depuis trop longtemps déjà. Les arbres autour de nous commencent à se briser dans des craquements sonores, et les feuilles tombent des arbres en masse. Les animaux fuient le désastre, et le Roi des arbres s’ébranle. Je sens mon autre prendre peur comme je déchire son seul refuge, comme je lui arrache sa liberté pour lui imposer ma réalité troublante, fracassante. Elle regarde le triste spectacle qui se joue devant elle. Impuissante face à moi. Elle tombe elle aussi, les genoux à terre, et m’enveloppe de ses bras bienveillants. Une puissante lumière se dégage de son étreinte, tentant de réparer les dégâts que je suis en train de causer dans son antre paisible. Elle use de tout le pouvoir dont elle dispose afin de combler les failles laissées dans le décor par mon pouvoir sombre.

— Bats-toi Emma ! Si tu ne le fais pas pour toi, alors fais-le pour moi !

        Ses paroles me demandent un effort surhumain, que moi, étrangère à Terre, je suis incapable d’accomplir tant ma souffrance est terrible.