Alors Emma, qu’as-tu fait ? T’es-tu relevée ?
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Trois ans. Trois ans que je tente de me relever, miette à miette, morceau par morceau. Trois ans que je m’évertue à recoller les tissus déchirés de mon âme, à les panser.
Trois ans que je me suis mis à la recherche de mes semblables, autres aliens échoués par erreur, ou non sur cet espace privé de couleurs et de reliefs. Cet endroit morne et sans teintes. C’était ma nouvelle mission !
Et j’ai réussi. Mais ils ne sont pas tant comme moi. Ils sont la version d’après moi. Après la douleur, après la résilience, après l’acceptation. Certains d’entre eux se sont accoutumés à Terre, bien que je me demande encore comment ils y sont parvenus. Mais ils l’ont fait !
Quant à certains autres, ils ont décidé d’arrêter le voyage, comme moi.
J’ai alors réalisé que je n’étais pas seule dans cette aventure dénuée de sens, dans cette catastrophe, cette plaisanterie cosmique. J’ai aussi réalisé que la liqueur d’Éther était à consommer avec modération, mais pour ma part, je n’en boirai plus.
Accompagnée de l’ensemble de mes versions, j’ai cherché à savoir quel pourrait être le chemin vers cette acceptation dont mes semblables m’avaient parlé, mais je ne l’ai pas encore tout à fait trouvé.
Pendant ces trois années, j’ai sillonné mes mille et une facettes, tantôt tranchantes, tantôt douces, tantôt fades, tantôt chamarrées. J’ai traversé les mers de mon inconscient, à la poursuite d’un indice, si petit soit-il.
Sans aucune réponse, j’ai suivi le cours de mes réflexions jusque dans les moindres fibres encore immaculées de mon âme. Là encore, je n’ai rien trouvé de pertinent, mais j’ai trouvé ceci : une ébauche de moi-même, de mes premiers rêves.
Car c’est ce que Mme O’S. a dit : « vivez comme s’il ne vous restait que deux années ». Puisque j’avais décidé que le voyage s’arrêterait là.
J’ai donc mis ma zone de confort de côté (car les humains adorent leur zone de confort, et je plaide coupable de m’être métamorphosée à ce point en ce qu’ils représentent), et un pas après l’autre, je suis entrée dans un tourment bien plus grand, bien plus terrifiant que le précédent. L’inconnu.
En effet, si le chaos était devenu mon meilleur compagnon de route, l’inconnu, lui, est d’une tout autre dimension. Il est son propre chaos, qu’il est nécessaire d’apprivoiser. Alors une énième fois, j’ai enfilé mon casque, mis mon armure et sorti mon épée, et je suis allée sur le champ de bataille. Car après tout, ne suis-je pas née pour me battre ? En cela, je n’avais pas changé.
Un par un, j’ai effeuillé tous les rêves que mon ordinateur de bord pouvait encore retrouver, ceux dont j’avais encore une sauvegarde lisible, et je les traqués. Et il se trouve que je suis une véritable exploratrice onirique ! Imaginez-vous, courir après les fantômes du passé pour les rattraper. Dans cette course folle, j’ai retrouvé quelques émotions, parfois trop, que j’ai dû apprendre à connaître, et à tempérer. Et dans cette quête de compréhension de l’alien qui sommeille en moi, je l’ai justement trouvé, ce sommeil qui m’a tant manqué, enfin !
Grâce à Mme V., j’étais parvenue à reconfigurer ce paramètre « vigilance constante » qui pourrissait mes nuits, et les angoisses se sont tues (ou presque).
J’ai découvert ma propre valeur, et quelques traits de personnalité que j’allais jouer selon mes règles. MES règles ! Exit l’humain parfait et conforme, bienvenu dans ma propre matrice.
Bien entendu, je cours encore et jusque-là, j’ignore si j’arrêterai un jour, bien que j’en ai envie.
« Mais Emma », me direz-vous, « est-ce un miracle ? Tu es enfin guérie ! » ouais, faut quand même pas déconner.
La Mort vous voulez dire ? Eh bien non. Elle reste mon premier amour, ma première fascination, ma première compagne. Je la côtoie chaque jour à ma manière, et elle attend sagement que je termine ma course. Mais elle est bien là, inébranlable, comme toujours. Elle revêt son costume sombre chaque fois que la vague me submerge, mais elle patiente, car avec le temps, j’ai appris à connaitre la houle, et à composer avec.
Désormais, je serre la main qu’elle me tend, sans toutefois l’enlacer, car après tout, n’est-ce pas ça, la vie ? Marcher côte à côte avec la Mort sans jamais savoir quand elle viendra nous étreindre ?