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(Dé)Illusion quand tu me tiens

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Trou noir

 

        Quelque chose s’est passé. Quelque chose a fracturé mon vaisseau et l’a abîmé. Mon vaisseau ne tolère plus le contact. J’ai cinq ans, et je ne tolère plus que l’on me touche. Désormais, je grandirai sans contact physique. Maman ne me fera plus de câlins, rien ne sera plus comme avant. Père lui n’en fait jamais et c’est très bien comme ça. Mais c’est injuste pour Maman. Je n’accepte ni bisous ni autre marque d’affection. Je n’ai plus confiance en elle, mais je ne saurai jamais pourquoi. Enfin, si, je sais, mais je ne me souviens pas.

Dans le même temps, mes angoisses grandissent, je ne dors que quelques heures chaque nuit. Je n’en parle pas, car je crois que tout le monde est comme moi. J’apprendrai plus tard que non. Les autres enfants dorment bien.

Je deviens colérique et caractérielle. Sage en dehors de la maison, mais difficile une fois dedans. Je ne supporte plus de manger en sa présence. Il respire fort et fait même du bruit lorsqu’il mâche ses aliments. Et puis, c’est toujours la même chose, car il décide de tout ici. Quand on mange, quand on dort et même quand on respire.

 

            Madame L. est mon institutrice de cours préparatoire, elle est gentille et juste. Prenant mon courage à deux mains, je décide de lui faire part de certaines choses qui se passent à la maison. Mais lorsque je rentre, Père sait que j’ai parlé. Comment l’a-t-il su ? Madame L. a tout raconté. Et voilà qu’il prend le téléphone et me demande de dire à Madame L. que j’ai menti. Je lui faisais pourtant confiance ! Je voulais un peu d’aide, mais elle m’a trahi. C’est ma première expérience de trahison, et ce ne sera pas la dernière. La douleur qui s’installe en moi est incommensurable. Bien fait pour toi Emma, te voilà prévenue ; la prochaine fois tu te tairas. Et maintenant, à moi le sale quart d’heure… Je l’assimile, puis l’intègre.

            Au fil des ans, j’apprends à vivre ainsi, dans la terreur et l’angoisse, mais peu à peu, elles deviennent mes copines de chambre. Elles me suivent comme mon ombre et m’accompagnent où que j’aille. Je deviens timide avec les autres, inexistante, et moins on me voit, mieux je me porte. Ce sont des années difficiles, l’argent vient à manquer. Beaucoup. Je dois m’habiller avec certains vêtements de Victor quand ceux-ci ne lui vont plus. Cela ne me gêne pas, mais à l’école, on me regarde d’une manière particulière. Ces vêtements iront ensuite à Loïc, mon petit frère arrivé il y a peu. Loïc est une tête brûlée, et il n’a pas la langue dans sa poche.

Il agace souvent Père qui lui crie dessus en disant qu’il est un « empêcheur de tourner en rond », « Si on divorce ta mère et moi, ce sera à cause de toi », et alors qu’il devient de plus en plus pénible de rester dans l’espace de Père, je commence à penser qu’ils sont tous comme ça, et je ne veux pas aller dormir chez mes copines, car le leur me fait peur aussi. Mais elles, elles ne fuient quand il s’approche. Elles, elles ont de l’affection ! Moi je ne connais pas, mais je ressens tout de même un étrange mélange d’émotions. Père est ce qu’il est, mais il est aussi mon papa, non ? Je m’accrocherai à cette idée pendant encore longtemps, et ce, bien que je sache déjà qui il est réellement, car au fond, je sais tout. Un jour je ferai le deuil de Papa. Papa n’a jamais existé, et il n’existera jamais, même dans mes rêves les plus fous. Seul Père existe. Père qui m’a broyée, écrasée, torturée, rabaissée, en quasi permanence. Il aime se plaindre, il aime que Maman s’occupe de lui, et il n’apprécie pas du tout qu’elle s’occupe de nous. Et pourtant, c’est contre elle que je suis en colère. Pourquoi ? Pourquoi l’ai-je rejetée de toutes mes forces ? Je regrette de lui avoir fait autant de mal par mes comportements. Je crie, je hurle, je la hais. Elle ne réagit jamais. Je comprendrai plus tard les raisons qui l’ont poussée à rester avec lui. On était peut-être en cage, mais au moins, on était pas à la rue et nous étions ensemble, unis. Et quand on voit ce qu’il se passe lorsqu’on appelle à l’aide, il valait certainement mieux se débrouiller seuls.

C’est probablement dans ces moments-là que je vois Terre et ses habitants d’une autre manière. Chacun pour soi quand moi d’instinct je tends une main. Comment est-ce possible ? Eh bien c’est possible. Et pendant que ma réflexion suit progressivement son cours, il apparaît parfois devant moi quelques surprises.

 

            Papy ! Cet homme bon qui venait nous chercher pour le déjeuner. Celui qui veillait. Il aurait pu être mon sauveur, mais une fois de plus, je ne parlerai jamais. Je me suis déjà accoutumée à cet environnement qu’est le mien, et aujourd’hui, il me paraît tout à fait normal.

Après tout, non seulement je suis bête, mais en plus, je suis menteuse. Papy ne saura jamais, même si je pense qu’il se doutait de nos fractures. Il était très présent, et bienveillant. Tous les êtres humains ne sont pas mauvais. Voilà ce que je retiens de lui. Lui non plus n’a pas eu vie facile, et sa gentillesse lui a porté préjudice, car beaucoup ont profité de lui.

            Mon ordinateur de bord commence à collecter de plus en plus d’informations sur le genre humain.

J’apprends les guerres et leurs horreurs, les injustices répétées, et les manipulations. Mais ce que les humains préfèrent, c’est l’argent ! Ce dont nous, nous manquons énormément. Sans ces chiffres sur du papier, on ne peut rien faire.

Ils me font bien rire ces humains ! Ils ne cessent de dire que l’argent ne fait pas le bonheur. Sérieusement, vous avez déjà vu un clochard heureux vous ? (peut-être que oui…)

Et si l’argent ne fait pas le bonheur, pourquoi est-ce que tout le monde en veut toujours plus ? Pourquoi ceux qui le disent le plus souvent sont ceux qui jouent le plus à la loterie ? Un non-sens.

Je m’aperçois alors petit à petit que tout ne tourne pas rond, et pas seulement chez moi. Le problème dans tout ça, c’est que personne ne détient les réponses à mes nombreuses questions, et le plus souvent, la seule réponse que l’on me donne est que je vais chercher trop loin. Visiblement, je ne suis pas comprise. Je laisse tomber. Je verrai ça plus tard.