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Premier S.O.S

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1997

 

Ce soir, je n’arrive plus à regarder Terre et sa réalité en face. Les humains me donnent mal à la tête, ils pensent tout savoir sur tout. Moi aussi. Mais moi j’ai sept ans. Ils critiquent tout et tout le monde et ils ont la fâcheuse habitude de balayer devant la porte des autres avant de balayer devant la leur. Moi aussi. J’y travaille, promis.

J’entre dans la cuisine. Père est au travail. Tant mieux, cela sera plus facile. Ils sont à table et je dois prendre place à mon tour. Mais ce n’est pas ce qu’il va se passer. Au lieu de m’asseoir sur mon siège habituel, j’ouvre le tiroir, et prends le plus gros couteau que j’y trouve. Maman s’immobilise devant mon geste. Elle est debout devant moi, je crois qu’elle ne comprend pas. Je tourne lentement le couteau vers moi. Si je vise bien, je pourrais y arriver du premier coup !

Je la regarde, mais elle n’a pas l’air de bien saisir.

— Aide-moi, ou je me tue.

         Je ne saurais vous dire ce qui est arrivé ensuite, mais le couteau a disparu de ma main, et Victor a perché tous les autres hors de ma portée.

Maman me demande de ne pas recommencer, je crois que je l’ai autorisée à me toucher. Si je ne promets pas, ils vont certainement m’enfermer alors je promets. Elle m’a coincée. Père trouve toujours le bon prétexte pour rompre ses promesses. Mais je ne suis pas Père. Dommage pour ça. Trop tard. Dans un moment de faiblesse, ma parole est donnée. Je viens de me condamner à subir les affres de l’enfer jusqu’à la fin. Je n’ai donc plus aucun espoir, et je ne parlerai plus de ça.

Il ne me reste plus qu’une solution, prier le ciel pour repartir au plus vite. Chaque soir je prie pour m’endormir et ne pas me réveiller. Quel supplice de constater que mon cœur bat encore au petit matin. Ce nombre incalculable de fois où je sens les larmes couler sur mes joues, car mes prières ne sont pas exaucées ; pas une jambe cassée, pas un seul accident, pas de maladie foudroyante. Les humains n’ont même pas le pouvoir d’échanger leur vie. Il y a des tas de gens qui prient pour rester plus longtemps. Moi non. Je leur aurais laissé la mienne, volontiers, avec toute la bienveillance dont je suis capable.

Mais ils n’ont pas ça ici.

Je n’ai d’autre choix que de faire avec. Je pars autant que faire se peut dans mes rêves. Je rêve de ma vie d’avant, sans ce fichu vaisseau étriqué affublé des tous ces membres indélicats et lourds. Je voyage dans les autres univers que j’ai déjà connus. Toujours d’ici. Encore et toujours d’ici. J’ai tout juste sept ans, et je suis en détresse.

 

          Comme je ne sais plus contrôler mes émotions ; elles sont beaucoup trop intenses, je choisis de les faire taire. Je me demande encore pourquoi je ne suis pas comme les autres, pourquoi je suis si bête de vouloir rentrer maintenant ? Je commence à croire qu’ils ont raison ; je devrais être enfermée avec les gens fous. Je le suis peut-être. J’ai peur de l’être !

Père n’est pas responsable de mon état comme j’aurais aimé qu’il le soit. Après tout c’est moi qui ai choisi de venir, d’atterrir. Quelle prétention de croire que je pouvais être utile !

Voilà comment à présent je finis par me haïr. Haïr d’être bête, inutile et capricieuse.

Maman vous dirait qu’il y a forcément eu des moments heureux, mais mon super système bancal de sauvegarde ne les a pas sélectionnés, et je ne me rappelle pas grand-chose si ce n’est les bêtises que l’on organisait avec mes frères. Père ne nous a pas appris beaucoup, mais au moins, et malgré lui, il nous a enseigné la fraternité. Le lien qui nous unit est indéfectible, et même lorsque j’aurai trouvé le moyen de repartir, il sera encore là, plus solide que jamais, car oui, je rentrerai à la maison !

 

         Père s’acharne toujours plus au gré de ses humeurs. Il sait que mes vibrations sont orientées vers l’art.

Mais Père s’approprie tout ce qui lui plaît et tout ce que j’aime.

Il pose devant moi une toile blanche, et pour la première fois de ma vie, je vais jouer les artistes. Il y a également une magnifique mallette tout en bois. Elle compte d’incroyables couleurs et plein de pinceaux de toutes les formes. Avec mon regard actuel, je vous dirais qu’elle n’était absolument pas adaptée pour un humain néophyte, mais pour le moi d’antan, cela relevait de la magie, et mon ordinateur de bord s’efface pour laisser place aux vibrations colorées de mon ancienne vie. Sans gravité et sans limites. Père reste à côté de moi pour admirer mon talent et il ouvre sous mes yeux un livre de peinture dans lequel se trouve une peinture qu’il me demande de reproduire. Cette image ne me plaît pas et je n’ai pas envie de peindre une chose qui ne m’inspire guère. Mais il a donné de l’argent pour me faire plaisir, alors je suis redevable. Je suis redevable de tout depuis que suis arrivée ici, car selon lui, il dépense beaucoup d’argent chaque mois pour nourrir mon vaisseau, l’habiller ou même perfectionner mon ordinateur de bord, alors je dois le lui rendre d’une manière, ou d’une autre. Inutile de vous préciser que la fameuse peinture a été réalisée par un professionnel, mais Père n’a cure de cela. Et alors que je commence mon chef-d’œuvre de petit humain de sept ans, il entre dans une rage noire.