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C’est quoi ce bordel ?!

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Décembre 1990

 

         Je débarque dans ce monde ; la fameuse « planète bleue », la plus belle, selon eux. Vraiment ?

Tout est devenu flou, et comme je n’arrive plus ni à penser ni à quoi que ce soit d’autre d’ailleurs, je me laisse porter par le flot de paroles et de bruits incompréhensibles dans la pièce. Quelque chose entre dans mon minuscule vaisseau ; de l’air ! Ces êtres étranges respirent. Ça brûle, je découvre cette sensation pour la toute première fois. À partir de ce moment débute une longue série de découvertes et de sensations, d’émotions et tout plein d’autres choses que je ne connaissais pas jusque-là. Certaines sont agréables, comme la sensation de l’herbe fraîche sous la plante des pieds, et d’autres le sont beaucoup moins, comme l’envie de faire pipi alors qu’on ne peut pas y aller. Mais cela je l’apprendrai plus tard.

Tout est douloureux ; mon vaisseau, mon corps, comme ils l’appellent, me fait mal de partout et je suis traversée par mille impressions différentes. Mais Maman est là, et elle va me guider dans ce tout nouveau monde.

Mais attendez un peu ! Où sont donc passés tous mes souvenirs ? Envolés, disparus ! La panique s’installe rapidement, et je pleure. Ça y est ! Les premiers cris de bébé sont là ; bruyants. Je m’époumone à hurler ma détresse, mais ils ne semblent pas s’en inquiéter, au contraire, ils ont l’air ravis. Étonnant comme un si petit corps peut parvenir à autant de puissance sonore.

— ssshhut, dit-elle doucement, je suis là, tu verras, tu es fatiguée, tu vas enfin pouvoir dormir.

         Maman tente de me rassurer en me berçant tendrement tandis que je m’accroche de mes toutes petites forces à son vaisseau.

Elle ne le sait pas encore, mais je ne dormirai plus jamais.

 

 

 

199 ? Mes souvenirs demeurent flous.

 

         Quelques années ont passé depuis mon abominable erreur de trajectoire, et j’ai appris à me familiariser avec ce corps de chair. Il n’est pas pratique du tout ! Je suis contrainte de rester collée sur le sol en permanence, je ne peux ni voler, ni léviter, et ces choses que sont les jambes, me portent à peine comme je l’aurais voulu. Ici, tout est limité. La gravité ! Je développe aussi le langage, progressivement, car j’en ai besoin pour me faire comprendre. C’est bien plus simple que de hurler sans arrêt jusqu’à se brûler les poumons, et comme je ne sais plus lire dans les pensées, je dois donc me contenter de parler. J’apprends également à me nourrir ; quelle perte de temps ! Maman s’arrache les cheveux en espérant me faire ingurgiter ces monstrueuses choses de couleur verte et au goût douteux. Je pourrais m’estimer heureuse si seulement les petits pois étaient la seule nourriture infâme que l’on m’obligeait à manger, mais il y en a tout un tas d’autres ! Tout cela ne me semble pas naturel, et je ne sais pas pourquoi, mais plus j’avance dans cet univers, et plus ma mémoire emporte les souvenirs de ma vie d’avant loin de moi, et de mes pensées. Et peu à peu, ma vie d’avant ne sera plus que l’ombre d’un rêve qui court dans les tréfonds de mon inconscience. Elle revêtira les costumes de bribes et de morceaux d’images abstraites qui m’accompagneront et me colleront à la peau comme un traumatisme, déchirant et écrasant mes certitudes les plus solides, laissant sur leur passage une plaie béante dans tout mon être.

Pourquoi ? Toujours cette question. Jamais de réponse.

         Je deviens donc une petite fille rêveuse, mais avec un caractère bien à moi. Les bras et les jambes, je ne les maîtrise pas encore bien, et l’on me qualifie de maladroite. En même temps, il fallait s’y attendre ! Là d’où je viens, je n’en avais pas besoin. J’ai donc mal choisi mon vaisseau. Mais mon ordinateur de bord lui fonctionne très bien, ou en tout cas, c’est ce que je croyais au début.

Je me souviens du jour où je suis entrée en maternelle, c’est le début du parcours scolaire. « École », entre nous un nom prétentieux pour dire prison. Le sol de cette école est pavé de dalles noires. Drôle de couleur pour un endroit censé représenter le début de la vie. Les lumières sont tellement fortes qu'elles donnent mal au crâne. Et puis parlons de l’odeur s’il vous plaît ! Un mélange de vomi et de produit désinfectant qui fait penser aux effluves que l’on peut sentir dans les hôpitaux. Aujourd’hui encore, chaque fois que cette odeur vient à mes narines, je sens mon estomac se tordre comme si on allait m’obliger à retourner dans cette prison déguisée de la pensée. Ce jour-là, je rentre en marchant d’une façon particulière, en faisant un talon-fesses, mais sur le côté. Je le répète, les bras et les jambes ne sont pas mon point le plus fort. Une petite fille, Aurore, me demande alors pour quelle raison je marche ainsi, question à laquelle je réponds simplement que j’en ai envie. Le but n’est-il pas simplement de se déplacer ? Qu’importe la façon dont on s’y prend le résultat reste le même, non ? Manifestement pas. Il faut donc que j’apprenne à me fondre dans la masse. Je n’ai pas le plaisir de faire les choses comme elles me plaisent sans que cela soulève des questionnements ridicules. Mais ce ne sera que le début d’une longue série de contraintes inutiles.

         Je me souviens d’un autre jour durant lequel les institutrices avaient posé sur le sol des cercles en plastique de couleur ; des cerceaux. Le but étant de sauter dans les cerceaux posés sur le sol en chantant cette chanson affreuse, « savez-vous planter les choux ? » A ce moment-là, je me demande quel est le but de la manœuvre, et devant mon air perplexe, la maîtresse me demande alors étonnée :

— Que se passe-t-il, Emma ? Tu ne comprends pas la consigne ?